Mais qui ?

en vrac




Il se tua d'ardeur, ou mourut de paresse.
S'il vit, c'est oar oubli ; voici ce qu'il laisse :

- son seul regret fut de ne pas être sa maîtresse. -

Il ne naquit par aucun bout,
Fut toujours poussé vent-de-bout
Et fut un arlequin-ragoût
Mélange adultère de tout.

Du
je ne sais quoi. - Mais ne sachant où ;
De l'or - mais avec pas le sou ;
Des nerfs, - sans nerf. Vigueur sans force ;
De l'élan, - avec une entorse ;
De l'âme, - et pas de violon ;
De l'amour, - maisp ire étalon.
- Trop de noms pour avoir un nom. -

Coureur d'idéal, - sans idée ;
Rime riche, - jamais rimée ;
Sans avoir été, - revenu ;
Se retrouvant partout perdu.

[...]

Coloriste enragé, - mais blème;
Incompris... - surtout de lui-même;
Il pleura, chanta juste faux ;
 - Et fut un défaut sans déf auts.

Ne fut
quelqu'un ni quelque chose
Son naturel était la
pose.
Pas poseur, - posant pour
l'unique ;
Trop naïf, étant trop cynique;
Ne croyant à rien, croyant tout.
- Son goût était dans le dégoût.

Trop cru, - parce qu'il fut trop cuit,
Ressemblant à rien moins qu'à lui,
Il s'amusa de son ennui,
Jusqu'à s'en réveiller la nuit.
Flâneur au large, - à la dérive,
Epave qui jamais n'arrive...

Trop
Soi pour se pouvoir souffrir,
L'esprit à sec et la tête ivre,
Fini, mais ne sachant finir,
Il mourut en s'attendant vivre
Et vécut, s'attendant mourir.

Ci-gît, - coeur sans coeur, mal planté,
Trop réussi, - comme raté.

                      T. Corbière, Epitaphe

Recherche

Lundi 19 février 2007

Scène 2 – Elsa a-t-elle de jolis seins ?

 

En sortant du bar, Elsass a du mal à avancer droit et fait de gros efforts pour ne pas avoir la démarche d’un ivrogne. Ça n’irait pas avec le personnage fort du jour et quoi qu’elle en dise, devant Gengis, elle garde un fond de dignité. Ils marchent longtemps sur les quais, le port est humide et brumeux – précision météorologique importante pour planter l’ambiance. On distingue pourtant la lune entre deux nuages, tiens, on dirait le sourire du Chat Chester.

 

Sans plus lutter contre l’ivresse et parce qu’elle veut continuer le jeu autant que possible – déclarer forfait pour cause de trop bourrée ? jamais ! plutôt perdre un bras, en gueulant bien fort – elle lui lance une bordée d’injures pour qu’il se remette à brâmer un peu et la sorte de sa torpeur. Pour toute réponse il l’attrape par le pantalon et la fait tourner, la fait voler au dessus des pavés, elle éclate de rire avant de se demander si elle va vomir maintenant ou non. Il la repose doucement, en la tenant bien pour qu’elle ne finisse pas dans le port pour de bon. Ils se sourient et repartent. Le bruit se calme et leur silence devient plein. Comme si après toutes ces heures de délire à se dépasser, dans la fatigue et l’ivresse, une sorte de confiance et de laisser aller pouvait se déplier. Comme s’il n’y avait plus vraiment à attendre, on était bien là où on était.

 

Quelques minutes de silence plein, donc, pendant qu’ils marchent à côté de l’eau. Elle repense à un rêve qui l’avait troublée, il y a quelques semaines. Gengis était debout, adossé à un mur qui semblait n’avoir pas de fin, et il la tenait dans ses bras, bien serrée contre lui. Elle sentait des vagues de tristesse lui couler du corps, elle la buvait littéralement et y mélangeait la sienne dans l’espoir un peu naïf d’en faire sortir quelque chose de beau. Ils ne bougeaient pas, il y avait juste leurs souffles pour qu’ils s’entendent jusqu’à ce qu’il lui murmure à l’oreille « viens avec moi, complètement ». Le choc l’avait réveillée. Gengis peut tout dire sauf ça. Un deuxième choc l’avait fait se lever : comment pouvait-elle faire encore des rêves aussi kitsch, aussi cons ?! c’était à pleurer.

 

Maintenant qu’elle s’en rappelle, elle le regarde, le nez en l’air et la casquette de travers, en train de chercher des étoiles à travers la brume. Non, il ne dira jamais ça et c’est comme ça qu’elle aime le voir, léger et volatile dans ses mises en scène, sans scrupules ou presque, n’épargnant à personne et surtout pas à elle ses sarcasmes et sa désinvolture. C’est pas du masochisme, c’est l’amour du jeu, on a beau avoir viré cynique et désabusé, il y a toujours une part irréductible qui réclame du plus vivant, du plus beau, du plus différent… du nouveau peut-être ? C’est pas une philosophie, c’est une envie.

 

D’ailleurs, plus ils avancent le long du port et plus elle ressent le besoin impérieux, presque explosif, de vivre cette mise en scène qui s’élabore à grands coups de salive depuis le début de la journée, aussi loin qu’elle le pourra. Hors de question de tout arrêter là, laisser en plan ce bel acte complètement inachevé. De toute façon, une œuvre comme ça, ça ne s’achève pas vraiment, ça reste ouvert. Mais là, on approche d’un seuil, on a beaucoup de chance, on ne peut pas tout castrer comme ça. Il faut au moins finir l’esquisse. Même si ça reste une esquisse, mais la faire exister.

 

Plus elle avance, plus elle y pense et plus elle a chaud. Elle sent les tremblements l’envahir, elle n’y peut rien, elle est émue. Elle ressent le même trac qu’elle à chaque fois qu’elle va jouer une grande scène. Elle se remplit d’une envie ravageuse de dépasser sa seule vie, d’être plus qu’un seul moi et de faire exister, au moins un peu, toutes les identités dont elle est pleine. C’est le besoin violent de se multiplier, de s’inventer à nouveau à chaque mot, s’expérimenter tous les jours, sans priver personne de quoi que ce soit. Et justement, Gengis a la souplesse d’un romancier, il est tout prêt à regarder sa galerie de personnages et à jouer avec eux. Après tout, elle le fait attentivement pour les siens, avec une sorte de tendresse au fond des yeux qui met en confiance.

A force de marcher ils arrivent devant sa porte. Le demi silence n’est pas du tout pesant, Elsass ne se sent plus obligée d’être personne, ni un personnage ancien ou nouveau, ni elle-même. Elle a l’impression de n’être plus grand chose et c’est assez agréable, en tout cas reposant….quel bonheur qu’il tolère même le silence. L’ivresse se transforme en demie-torpeur et lui-même semble un peu fatigué – il ne fait plus de bruit. Une dernière bière ?

 

Ils entrent. Pour un apprt de fille ce n’est ni très rose ni très rangé, mais peu importe ; retrouvant quelques instincts de son personnage préféré, Gengis se vautre sur le canapé sans forme et réclame une bière en beuglant. Elle en amène deux et s’assoit près de lui, là où il lui laisse de la place. Le jeu change mais ne tombe pas, elle le traite encore un peu de nain lyrique pour prolonger un peu mais teès vite le silence revient, tout en demies teintes cette fois, des sourires et presque de la tendresse. A ce stade là il n’y a plus vraiment de mots. Les personnages se font plus ténus, plus discrets, mais il n’y a aucune curiosité à faire émerger en dehors du silence vivant. Pas d’aveu, pas de « masque qui tombe », on évite les épanchements pseudo-romantiques qui pourraient bien tout foutre par terre. Si vérité il y a, elle n’est rien d’autre que le prolongement de la scène une fois les lumières mises en sourdine, un changement de ton. Personne n’a la mauvaise idée de prendre un air sérieux et de tomber dans l’authentique. Seulement, ils ont arrêté de gesticuler, ils sont posés là sans bouger et préfèrent ne plus rien dire plutot que de s’embourber dans des vérités fausses. Ils le savent bien tous les deux, rien n’est vrai dans tout ce qu’ils disent, ce qu’ils font et même ce qu’ils ne font pas. Mais rien n’est faux non plus, et ils savent qu’ils savent. C’est bien pour ça qu’ils ne disent rien. Ils laissent juste l’épanchement couler en toute légèreté, ce sont eux et ce ne sont pas eux qui sont là, plus rien n’est grave, tout est léger et beau, il y a même une confiance qui commence à perler. Il se lève et elle se rhabille avant de finir complètement nus. Il passe encore une fois la main dans ses cheveux, elle en gémirait presque tant la tendresse est forte, mais elle se contente de soupirer. Un baiser tout pur, leur semble-t-il, et il s’en va comme une vague qui redescend.

 

Marée basse dans les verres et dans les cœurs. La force retombe comme elle était montée. Il y a toujours un moment de vide un peu difficile à passer quand elle se retrouve seule, il faut reprendre l’habitude de ne jouer qu’avec soi. Elsass s’enfonce dans son sofa défoncé et s’allume un joint colossal. Elle ne ressent pas vraiment du regret, elle digère l’absence. Elle a la sensation d’une œuvre qui atteint une sorte d’achèvement mais reste grande ouverte. Quelque chose est accompli et demande à s’accomplir encore et encore, sous toutes ses formes, à l’infini.

 

Un calin après la fête, c’est un enfantillage, ça n’a rien de sérieux. L’amour, ils n’en parleraient pas même sous la torture et feindraient de ne pas le voir même s’il leur coulait par les yeux et leur sortait par tous les pore.. L’ « irréparable » a déjà été commis, une ou deux fois, des fulgurances dont elle ne peut pas oublier les images, mais cet irréparable là n’a rien de définitif. Tout a continué comme avant, le même langage vide avec ses silences pleins, aucune forme fixe. Entre vieux potes et vieux couple ils naviguent et s’orientent aux étoiles, faisant semblant de ne pas se voir derrière.

 

C’est son meilleur rôle qu’elle joue là. Avec lui c’est de la haute voltige sans filet, et elle a l’impression d’avoir trouvé là une vocation. C’est un putsch contre les vérités imposées, contre toutes les fois où on lui a dit « c’est comme ça », que « c’était ça la vie » ; c’est une rebellion contre ce qu’on veut faire passer pour réel et vrai, c’est un coup de pied au cul de tout ce qui se fait croire authentique et refuse de se prendre pour autre chose que pour lui-même.

 

Il n’y a plus de vérités, il n’y a que des manières de voir ou des prises de position et il faut les soutenir la tête haute et le regard fixe, histoire de donner un peu de crédibilité à tout ce bruit de vent. C’est un putsch et une prise de pouvoir qu’elle veut, s’ouvrir en grand et ne plus jamais croire à l’immobilité. Une photo d’identité traine à ses pieds, elle regarde sa tête mise à plat d’un air dubitatif un moment, puis prend un stylo et se dessine une paire de moustaches.

Par Zajoke - Publié dans : zajoke
Ecrire un commentaire - Voir les commentaires - Recommander
Retour à l'accueil

Calendrier

Novembre 2009
L M M J V S D
            1
2 3 4 5 6 7 8
9 10 11 12 13 14 15
16 17 18 19 20 21 22
23 24 25 26 27 28 29
30            
<< < > >>
Créer un blog sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus