Scène 1 – Clowns lyriques et funambules
Le vieux troquet sur l’esplanade a l’air un peu miteux, mais la lumière cuivrée de la fin de l’après midi donne une couleur chaude au bois vermoulu des tables. Même le fond du bar est illuminé à travers les strates de fumée.
A une table du fond, quatre personnages autour de quatre bières. Ils parlent, ils rient et s’agitent. Les deux garçons font des grands gestes avec des grands bruits, les filles les regardent, un sourire moqueur aux lèvres et une indulgence vaguement maternelle au fond des yeux. Le garçon avec les cheveux longs et le t.shirt noir tient la petite brune par la main et tous les deux ont des airs d’adolescents rebelles et amoureux. Entre deux rires ils se regardent en souriant avec une tendresse qui frôle le lyrisme. Ils observent mi-rieurs mi-effarés les deux autres se jeter dans une course aux insultes où, à travers les saloperies les plus énormes et les plus décousues se dessine une danse frénétique qui semble avoir quelque chose du défouloir ou de l’échappatoire. On ne sait pas trop.
Lui a un visage curieux, une barbe de trois jours qui masque à peine des joues d’enfant, et des yeux qui brillent de toute leur force sous la visière de la casquette de marin qui couronne l’ensemble. Il semble avoir deux étoiles enfoncées dans la tête. Aujourd’hui il se fait appeler Gengis et part toutes les dix minutes d’un grand rire convulsé qui rappelle un peu celui d’un gamin devant le dessin animé le plus marrant qu’il ait jamais vu. Son jeu du moment est la scène du mari odieux devant sa femme soumise, et il abreuve la grande fille qui fume tranquilement à côté de lui de toutes les images sur ce thème qui lui passent par la tête. Il regrette seulement de ne pas avoir une burka à porté de main pour pouvoir lui jetr à la figure, voilà qui aurait de la gueule pour terminer la mise en scène.
Elle, grande brune à petits seins, lui jette entre deux nuages de fumée des regards blasés et condescendants. Elle lui sourit un peu parfois, parce qu’elle est toujours là quelque part derrière et qu’elle le voit encore. Elle s’est souvent considérée comme un de ses meilleurs publics – après lui-même bien sûr – et même, dans ses bons jours, comme l’un de ses bons partenaires. Elle porte un treillis, un t.shirt blanc et une paire de bretelles dont il se moque abondament. Elle les a toujours considérées comme un accessoire de puissance, entre virilité détournée et érotisme en déviance, elle y trouve un bout de caractère. Son nom d’aujourd’hui c’est Elsass – référence à Bashung – et elle a décidé de répondre au déluge d’insultes fraternelles par un silence éloquent parsemé par-ci par-là d’un rire ou d’une vacherie bien inspirée – n’est-ce pas lui qui se plait à répéter qu’une insulte sans inspiration, c’est un aveu d’impuissance ?
Le jeune couple en face d’eux est maintenant silencieux, les yeux agrandis, tout absorbé à son rôle de spectateur. Le jeune homme aux cheveux longs finit par se marrer, vous faites vraiment vieux couple parfois, et il serre sa copine contre lui. De la part de ce jeune couple en plein âge lyrique, la remarque est charmante et le jeu reprend de plus belle. Allez Bobonne, part devant me faire un steak-frites, je te rejoins après l’apéro… et n’oublie pas les bières, chiennasse !! – C’est ça Gégène, je te rappelle que je n’ai pas l’honneur d’être ta mère, je crois que décidemment tu supportes de plus en plus mal la bière, voilà déjà les premiers signes du Delirium ! …
Une dernière clope et les jeunes romantiques lèvent le camp, laissant là les deux clowns qui essaient d’echapper à leur lyrisme sans aucun autre public qu’eux-mêmes. Garçon s’iou plait ! deux autres demis… Le meilleur public quand la scène en est à ce point.
Ils se connaissent depuis quelques années et ce qui a étonné Elsass dès le début, c’est que le rapport de séduction entre eux n’est pas limité… à un rapport de séduction. D’ailleurs, la séduction entre eux n’a jamais touché son but – ou presque… mais que ce « presque » est beau – et continue sa course indéfiniment, entre mots couverts et gestes nus. Bien sûr il lui plait, et elle ne doit pas lui déplaire non plus, on est humain tout de même. Mais tout près de ça il y a quelque chose de beaucoup plus rare pour ces deux chercheurs d’absolu idéalistes repentis : de l’estime. Sans concertation ils ont ouvert un jeu où tout se construit à coup de mots qui ne comptent pas sauf par le silence qu’il y a entre eux. Une grande scène où tous les flottements et les fulgurances sont possibles, tout droit à travers l’expression travestie de leurs imaginations enfantines un instant retrouvées. Ouf. Ca c’est de la phrase…
Il soulève du pouce la visière de sa casquette de marin et lui demande d’un air mi-sérieux mi-goguenard ce qu’elle a trouvé à faire en ce moment, espèce de grognasse. Elle sourit, elle est devenue artiste. Une occasionelle, qu’elle lui explique, pas vraiment pour l’argent, mais bien plutôt comme metteur en scène et acteur de ses œuvres en mouvement. Ses clients, elle les choisit à la tête. Faut qu’ils lui évoquent quelque chose de particulier, peu importe la tonalité, il faut juste qu’elle soit inspirée. Après, c’est le grand jeu, la mise en scène sans filet, le moment où elle retrouverait presqe la foi, entre surfeur et funambule.
Par exemple, justement, le funambule du cirque passé en ville la semaine dernière. Elle trouvait qu’il y avait matière à une image puissante dans une nuit entre la funambule incognito et le funambule spectaculaire du chapiteau. Quand elle l’a trouvé, errant à travers les rues de la ville à la recherche de quelque chose à quoi occuper sa soirée, il avait laissé son costume de scène rouge au vestiaire et ressemblait plutôt à un mendiant sous son grand manteau en cuir usé, plein de la poussière des routes et de l’odeur du cirque. Il avait encore des paillettes d’or collées dans le cou par la sueur. Elle s’était présentée pour lui vendre ses services, imaginant déjà la scène. Il fallait que ce soit tout en ombre et en lumière, dans une roulotte ou une petite piaule. Que ça rappelle le cirque, le voyage et la magie. Que ce soit une danse d’équilibristes en toute légèreté. Qu’ils s’aiment quelques heures en toute beauté. Qu’il la regarde avec ses yeux en étoiles et qu’elle plonge dedans avec ses yeux en feu. Mais il avait beau être doué sur un fil tendu, au lit le funambule était plutôt rustre et mal aimable. Elle était repartie avec plus d’argent qu’elle pensait en demander au départ et avec une désillusion un peu crue sur les funambules.
Le pseudo Gengis la regarde et se marre. Dans le monde où cela s’est produit ça n’a aucune espèce d’importance, il se demande seulement une seconde de quelle expérience elle a pu tirer cette image. Mais il choisit très vite d’arrêter de chercher et de laisser la magie à l’œuvre. Mëme s’il s’en défendra toujours, il l’aime bien, sa grande loque. Il lui a donné tellement de noms à la con pour que jamais ne lui echappe un sobriquet lyrique – une fois, entre un baiser et la porte, un petit « ma belle » glissé avant de repartir, mais ça pouvait passer pour un mot de séducteur. Elle est même un peu plus qu’un bon public, presque un partenaire – mais il faudra quand même que je lui dise de ne plus mettre ses bretelles !
Il faudra que je lui dise d’enlever cette casquette à la con. Elle a fait de la fin de son histoire une retombée dans le dérisoire pour échapper au kitsch, estimant qu’elle a passé l’age de donner dans le lyrisme. Elle se dit surtout que c’est en refusant de voir ce qui est plat, sans beauté aucune, bien réel et sale, qu’on rejoint le troupeau pris dans sa réalité consensuelle et tout aussi illusoire que celle dans laquelle il vit.
La vérité est qu’il n’y a pas de vérité, juste des manières de voir et plus si affinité, son histoire est aussi vraie que fausse. Vraie quand elle la raconte et un peu plus longtemps si Gengis consent à y croire. Faut adhérer au pacte pour que ces choses-là marchent, et jusqu’ici, chacun avait adhéré à son propre pacte, ma vérité sera celle-ci. Là, dans leur petit théatre expérimental, il y a comme un pacte implicite qui les fait danser jusqu’à l’émergence de l’image, de la scène qu’ils attendaient sans le savoir vraiment.
Alors bon, demain elle sera infirmière et lui pompier, et ils porteront d’autres noms, mais la musique sera encore là et ils pourront entamer une nouvelle scène. Peut-être joueront-ils les amants désabusés, ou les frères ennemis, ou les jeunes romantiques, ou les cyniques sans mesure ni respect, ou les révolutionnaires enthousiastes, ou… Les clowns lyriques ne sont pas des devins et la bière aidant, les planches prennent des teintes ambrées et commencent à se gondoler. Autour, le bar se vide, vont pas tarder à y aller… une dernière clope ?
Vieux couples, 1/2
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